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Illustration du chapitre 2
Dessin original par Mahigan Lepage • Mise en couleur par IA

Chapitre 2

Élargir l'angle de l'objectif

Certains y voient le nouveau iPhone. D'autres, un changement qui rivalise avec la Révolution industrielle. D'autres encore, le début d'une transformation à l'échelle de l'histoire du vivant et de l'intelligence, à placer sur le même plan que l'évolution des espèces. À mesure que l'on élargit l'angle de l'objectif, on est pris d'un vertige. Il faut, je crois, fixer ce vertige et en explorer les strates.

De voir la nouvelle IA comme un gadget de plus me semble absurde. Est-ce un bouleversement comparable à l'arrivée ou l'expansion de l'Internet? Même si les LLM sont fondés sur les données du numérique et du web, leur incidence me semble beaucoup plus profonde que celle de l'Internet.

Il y aurait bien des strates à déplier, dont celle qui porte plus précisément sur l'écriture, qui est mon domaine (je l'approfondirai dans un autre texte). Pour l'instant, j'explorerai deux niveaux de rupture : le risque économique et le risque existentiel. Ceux-ci font parfois éruption dans les discours et les médias grand public, mais ils ne recueillent pas le centième de l'attention qu'ils mériteraient.

On glisse sur ces sujets, puis on passe à autre chose. Pourquoi? Je crois qu'entre l'IA avec laquelle on discute au quotidien, qui ressemble un peu à un Google sur stéroïdes et qui semble la plupart du temps gentille (on confond gentillesse et obséquiosité), entre ce robot conversationnel (qu'il s'appelle ChatGPT, Claude ou Gemini) et le portrait très marqué et très sombre que brossent certains penseurs lorsqu'ils parlent des conséquences économiques et existentielles possibles, probables ou plausibles, il y a un saut mental que la plupart des gens ne sont pas prêts à faire. On se trouve à un moment de l'histoire présente où jouer les Cassandre paraît encore un peu fou; la fenêtre du dicible ne s'est pas déplacée vers cette région où il serait acceptable d'avancer que votre chatbot risque d'écraser le système capitaliste que l'on connaît ou de mener l'humanité à sa perte. (Ce n'est pas votre robot conversationnel qui est la menace, bien sûr, mais les futures itérations de la technologie qui le sous-tend.)

Ces discours existent pourtant. Le Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz nous avertit que l'IA pourrait, dans le pire des cas, créer un environnement où les salaires fixés par le marché ne suffiraient plus à assurer la subsistance2. Et on entend de plus en plus l'un des « parrains de l'IA », Yoshua Bengio, professeur à l'Université de Montréal et récipiendaire du prix Turing, nous avertir du danger que représenterait une IA aussi intelligente ou plus intelligente que l'être humain. Geoffrey Hinton, récipiendaire du Nobel de physique pour ses travaux en IA, tient à peu près le même discours. En revanche, Yann LeCun, un autre grand bonze de l'IA (co-récipiendaire du prix Turing), tourne ces préoccupations en dérision et soutient que tout va bien aller.

Voilà qui crée de la confusion dans le public : qui croire, finalement, puisque les experts ne s'entendent pas entre eux? Faut-il rappeler que les chercheurs présentent les mêmes biais psychologiques que tout le monde, et qu'être un expert en IA ne veut pas dire être un « penseur » de l'IA? La plupart de ces chercheurs, y compris Bengio et Hinton, ont mené leurs travaux pendant des dizaines d'années sans trop penser aux conséquences qui en découleraient en cas de percées importantes. À l'époque, tout cela semblait si lointain…

Et puis, pour bien creuser la question, on ne peut pas s'en tenir à la science informatique; il faut pouvoir se déplacer à vol d'oiseau dans diverses régions du savoir : économie, philosophie, biologie, etc. Je vous mets au défi de trouver un domaine du savoir ou un aspect de l'activité humaine dans lequel il n'y a pas d'angle IA, un recoin de notre humanité qui serait épargné par cette invention. Il n'y en a pas. Puisque personne ne possède une connaissance approfondie de tous les champs du savoir où l'IA étend ses tentacules, il ne reste qu'une possibilité : l'approche généraliste.

C'est pourquoi j'ose prendre la parole sur le sujet et surtout, pourquoi j'invite les philosophes, artistes, écrivains, penseurs, autodidactes, etc., à oser s'exprimer sur le sujet. Cela peut paraître intimidant, mais je crois que la gêne et la retenue retardent la prise de conscience collective des conséquences de l'IA. On verra plus loin que, contrairement à la croyance populaire, les chercheurs et ingénieurs en IA ne savent pas beaucoup plus que vous et moi ce qui se trouve dans leurs machines… Pour aborder la question de l'intelligence artificielle générale – IAG, ou AGI en anglais –, il faut, par définition, observer les choses dans leur généralité.

La question dépasse de loin le pur aspect technique. Il est temps que nous – nous tous, y compris les travailleurs et travailleuses, les mères et pères, les gens en général – nous appropriions la discussion sur l'IA.


2 Anton Korinek et Joseph E. Stiglitz, « Artificial Intelligence and Its Implications for Income Distribution and Unemployment », Working Paper n° 24174, National Bureau of Economic Research, Cambridge, MA, décembre 2017.

L'obsolescence humaine programmée